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A l’heure où notre société se modernise, la thématique du congé paternité fait de plus en plus parler d’elle. Si elle est évidente pour beaucoup, elle l’est moins pour nos politiques : jusque-là, toutes les initiatives en ce sens ont été refusées au parlement fédéral1. Motif ? Il n’y en a pas besoin, la famille est une affaire privée ou encore : il faut assumer quand on fait des enfants ! Il semblerait que le modèle familial dit traditionnel où Monsieur travaille et Madame suit le dicton KKK (Kirche-Kuche-Kinder2) ait encore la vie dure !

La liberté est donc laissée aux employeurs, et dans certaines entreprises, plus de jours de congé sont octroyés pour déménager que pour la naissance d’un enfant. Pourtant, et je parle d’expérience, les cartons ne vous réveillent pas trois fois par nuit pour manger.

Au-delà des bouleversements que représente l’arrivée d’un enfant, c’est la question du modèle de société qui est abordée avec le congé paternité. Nous devons impérativement sortir de la notion de besoin primaire3 pour nous demander ce que nous voulons pour nos jeunes et nos familles. Si on souhaite que la population continue d’avoir des enfants (ce qui serait tout de même une bonne nouvelle pour l’AVS4), il est essentiel de lui proposer un cadre qui lui permette de le faire de manière adéquate.

Impliquer le père dès la naissance lui permet de se faire une place et d’encourager l’égalité dans la conciliation vie professionnelle et familiale puisque les deux parents seront confrontés aux difficultés ensemble. De plus, aujourd’hui encore, beaucoup de femmes n’ont pas de choix réel à la naissance d’un enfant et se contentent de faire un calcul pour savoir si travailler sera encore rentable et si oui, à quel pourcentage. Concernant la situation du père, personne ne se préoccupe de savoir s’il aimerait un temps partiel ou encore de comment il va organiser son travail. Le manque de places de garde, qui sont vite très coûteuses, notamment pour la classe moyenne, combiné à une pression sociale qui nous dicte de tout réussir en parallèle, rapidement et sans se plaindre, entraîne les jeunes parents dans une spirale épuisante et peu encourageante.

Pourtant, certaines entreprises commencent à ouvrir la porte à une nouvelle réflexion prenant en compte les besoins de la génération Y5 qui, de plus en plus, se pose la question de la qualité de vie qu’elle souhaite et se demande si foncer à un rythme effréné ne laissant que peu de place aux loisirs est tenable. Microsoft, par exemple, a instauré début janvier un congé paternité de six semaines, rallongé celui de la mère à vingt semaines et offre un mois aux collaborateurs dont un proche souffre d’une maladie grave. Cette vision permet d’avoir des employés motivés car ils savent aussi que leur employeur les soutient quand le besoin est là.

Actuellement, une initiative ayant récolté près de 120 000 signatures a été déposée pour l’octroi d’un congé paternité d’un mois. Le financement, qui est souvent au cœur des débats, peut tout à fait se faire de la manière suivante6 : tout comme le congé maternité, le congé paternité sera financé par les allocations de perte de gain (APG) et réservé aux employé(e)s et aux indépendant(e)s. Tout comme pour le congé maternité et les assurances sociales, le taux de compensation salariale sera de 80 pour cent. Le financement sera paritaire et solidaire. Cela signifie que la moitié sera prise en charge par les travailleurs/-euses, et l’autre moitié par les employeurs, par prélèvement sur les salaires. Toute la population active y contribuera, comme c’est le cas aujourd’hui par exemple pour l’AVS.

Dans le régime fédéral des allocations pour perte de gain, quatre semaines correspondent à 28 jours puisque les APG versent aussi des indemnités journalières pour les week-ends. En conséquence, il convient de modifier la loi sur les APG de manière que pendant le congé paternité, 28 indemnités journalières soient versées. Puisque, de leur point de vue, les pères concernés bénéficient d’un congé de 20 jours ouvrés, c’est ce chiffre qui est communiqué. Comme le révèle un rapport du Conseil fédéral publié en 20137, si tous les pères font valoir leur droit au congé paternité, il coûtera environ 380 millions de francs par an. Soit moins d’un pour cent de ce que nous dépensons aujourd’hui pour l’AVS. En d’autres termes, le congé paternité coûte approximativement 0.06 pour cent de salaire aux travailleurs/-euses et à leurs patrons.

Étant donnée la diminution constante des indemnités versées pour les jours de service militaire, elles aussi à la charge des APG, les taux de cotisation des APG ne devront à moyen terme faire l’objet d’aucune modification, ou alors d’une adaptation négligeable. De moins en moins de citoyens font l’armée et le nombre de militaires tendra encore à se réduire dans les prochaines années. Plutôt que de s’offrir des avions de combat en 2020, la Suisse pourrait penser à investir dans les familles car tout semble toujours trop cher quand il s’agit de les soutenir.

Le Conseil fédéral a annoncé cet automne qu’il combattra l’initiative pour un congé paternité d’un mois et ne présentera pas de contre-projet. Il veut donc le statut quo. Pourtant, si la Confédération souhaite arriver à l’égalité qu’elle prône, les employeurs doivent considérer l’impact de l’arrivée d’un enfant sur la carrière d’une femme ou d’un homme de manière identique. Un congé paternité, c’est impliquer le père dès la naissance pour lui donner l’occasion de développer ses compétences et de s’engager pleinement dans cette phase cruciale pour le développement de la relation avec son enfant, c’est pouvoir soutenir et soulager la mère qui doit récupérer des séquelles physiques et psychologiques, c’est donner aux enfants un départ dans la vie dans un cadre sûr et serein, c’est donner au couple l’occasion de créer un projet commun, et enfin, c’est une politique familiale tournée vers un avenir qui veut utiliser le potentiel économique des mères au travail.

Il existerait aussi la possibilité d’avoir un congé parental avec un temps minimum à prendre pour chacun, permettant aux conjoints de s’organiser comme ils le souhaitent. C’est un modèle fréquemment retrouvé dans les pays nordiques, mais il semble encore plus difficile d’accès dans sa réalisation. Il est grand temps d’oser réformer en profondeur notre système et de ne pas le niveler par le bas ! Les familles, c’est aussi l’affaire de l’État qui doit garantir des conditions-cadres pour qu’elles aient de vrais choix. Le congé maternité aura mis cinquante ans à s’imposer, espérons que nos élus soient cette fois-ci un peu plus rapides à prendre conscience d’un besoin exprimé par la majorité de la population.