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… Au même titre que la maladie, l’accident, le handicap, le cancer, la grossesse (…) qui sont des évènements imprévisibles qui se vivent dans l’intimité. Pour des raisons morales, cachées sous des prétextes de coûts, l’extrême droite et les « pros life » qui, c’est prouvé, sont derrière cette initiative, attaquent dangereusement le principe de solidarité de l’assurance-maladie obligatoire des soins.

Le système actuel d’assurance-maladie selon la loi fédérale sur l’assurance-maladie (LAMal) se fonde sur un principe de solidarité duquel il découle que les primes ne sont pas fixées en fonction des risques. Les jeunes ne paient donc pas moins que les personnes âgées (qui génèrent à elles seules la plupart des coûts de la santé), les hommes ne paient pas moins car ils ne peuvent pas être enceintes, les femmes ne paient pas moins bien qu’il soit invraisemblable qu’elles aient le cancer de la prostate, les fumeurs et les personnes ayant des problèmes d’addictions ne paient pas plus. Les personnes obèses, en surpoids, (fléau mondial engendrant énormément de coûts en raison des complications multiples et possibles) ou ne faisant jamais de sport ne passent pas plus à la caisse, tout comme les personnes qui ont un risque accru d’avoir le cancer en raison de leurs antécédents familiaux. En clair, tout le monde est à la même échelle même si selon sa franchise, la prime varie un peu. Le principe de solidarité ne peut marcher que si l’on ne le remet pas en question. Les initiants ouvrent la boîte de Pandore, et qui sait si demain nous ne verrons pas une initiative « Stop aux personnes en surpoids », « Le cancer du poumon des fumeurs ne doit plus être remboursé », « La grossesse est une affaire de femme »…

Avorter est une affaire privée. Toute femme qui prend cette décision ne le fait pas à la légère. Mais pour n’importe laquelle, c’est à un moment donné précis de leur vie, en considérant toutes les options, la meilleure solution. Personne ne peut s’autoriser à remettre en question le jugement de ces femmes ou leur décision : elle leur appartient. En revanche, il s’agit de leur permettre de faire un choix en ayant des options égalitaires. Ce n’est pas parce qu’une femme est pauvre qu’elle ne doit pas pouvoir envisager d’avorter, sa décision est alors biaisée. À en croire les initiants, les femmes avortent pour un oui pour un non, parce que c’est remboursé par l’assurance obligatoire des soins ! La loi actuelle demande déjà aux femmes de justifier leur décision et elles rencontrent deux fois le médecin avant de subir la procédure. Retourner en arrière, c’est accepter de prendre des risques pour les patientes : nous verrons une recrudescence des méthodes moyenâgeuses et peu orthodoxes mettant la santé et la vie des femmes en jeu. S’injecter du savon dans l’utérus, percer l’utérus avec des aiguilles à tricoter, prendre des substances mortelles, etc., sont autant de procédés utilisés à l’époque des « faiseuses d’anges », engendrant une augmentation de la mortalité maternelle et compromettant les futures grossesses. Une étude montre que lorsqu’il n’y a pas de législation rendant l’avortement légal ou lorsque la législation est revenue en arrière, la mortalité maternelle augmente fortement.1 Nous verrons à nouveau surgir le tourisme de l’avortement et les femmes ne seront plus prises en charge correctement. C’est tout simplement inacceptable pour un pays comme la Suisse !

Là où le bât blesse d’autant plus, c’est lorsque, sous un titre vendeur, « l’avortement est une affaire privée », les initiants inscrivent dans le texte quelque chose de tout autre sans en parler et sans en débattre. Constitution fédérale Art. 117 al. 3 nouveau : « Sous réserve de rares exceptions concernant la mère, l’interruption de grossesse et la réduction embryonnaire ne sont pas couvertes par l’assurance obligatoire. » La réduction embryonnaire, comme son nom l’indique, permet de réduire le nombre de bébés attendus. Les femmes d’un certain âge, prenant un traitement pour tomber enceinte, peuvent tout à coup porter des sextuplés. Une grossesse à 40 ans est déjà risquée, une grossesse multiple d’autant plus. Non seulement pour la mère, mais également pour les enfants à venir. La médecine d’aujourd’hui ne permet pas de tout contrôler et ne fait pas non plus des miracles. Il se peut que non seulement la mère ne mène pas sa grossesse désirée à terme mais qu’en plus tous les enfants ne survivent pas et que ces derniers subissent des dommages. La sécurité du patient et la garantie de la qualité des soins sont l’un des fondements de la loi sur l’assurance-maladie. Avec cet article, il est complétement remis en cause.

Enfin, sous prétexte de coûts (à savoir que nous parlons de 0.03% des coûts annuels de la santé), la morale et la religion s’insinuent dans une institution qui ne devrait pas porter de jugement de valeur. Évidemment, les initiants proposent une assurance complémentaire pour qui veut avorter. Aujourd’hui, la jeune fille mineure, qui est confrontée à une grossesse, devra d’une manière ou d’une autre en référer à ses parents puisque le coût apparaîtra sur la facture. Ce n’est pas facile et, suivant les situations et les pratiques à la maison, ce n’est même pas envisageable. Du reste, dans ces cas-là, il y a heureusement le planning familial qui peut venir en aide à ces personnes en détresse. Mais en tant que parents, est-il facile d’anticiper que votre fille de 13 ans devienne un jour sexuellement active ? Pouvez-vous vous envisager, que, pour une raison donnée, la méthode contraceptive adoptée ne marche pas ?  Pouvez-vous imaginer le pire et vous dire « ah tiens je vais prendre une complémentaire pour ma fille maintenant qu’elle a ses règles, on ne sait jamais, si elle se fait violer » ? Avorter n’est pas un choix qu’on prend à la légère. C’est une décision face à l’imprévu, face à l’inenvisageable, face au coup du sort que la vie peut nous amener. Tout comme les personnes qui découvrent leur cancer à un stade avancé et qui, malgré le peu de chance de survie et les coûts (nettement plus importants qu’un avortement), décident de se battre et de tenter leur chance. Tout comme les personnes âgées, qui, malgré les risques dus à l’opération, subissent un remplacement de la hanche pour pouvoir rester autonomes et vivre de manière digne. Cet article signe le glas du principe de solidarité. Pourquoi payer pour des soins à des personnes qui sont en prison ? Pourquoi payer pour des soins alors que les personnes se sont elles-mêmes mises en danger ? Nous ne voulons pas remettre en question les fondements de la LAMal, nous voulons défendre et assurer un accès aux soins de qualité pour toutes et tous sans jugement de valeur, sans apriori, avec humanité et dans le respect.